“C’est dans la presse !”

24 juillet, 2012 24 juillet, 2012   24 juillet, 2012 1 commentaire

Culture RP a rencontré Yo-Jung CHEN. Ancien diplomate à la retraite, il a passé toute sa carrière comme chargé de presse dans différents postes diplomatiques français à Tokyo, Los Angeles , San Francisco, Singapour et à Pékin.  Chevalier de l’Ordre National du Mérite, 2011.

Les vues et opinions exprimées dans ce texte sont strictement personnelles et n’engagent que son auteur.

– (1) le cas des Etats-Unis

Dans ma carrière diplomatique, j’étais attaché de presse dans plusieurs pays du monde dont j’ai pu observer le fonctionnement particulier des médias.  Une des leçons que j’ai pu en tirer est qu’il n’existe pas un pays où la presse est parfaite ou 100% libre.  A la fois auteur et objet des clichés et des préjugés, la presse dans ces différents pays n’est pas nécessairement ce qu’on tend à le croire.   Les Américains sont-ils les plus libres du monde pour s’exprimer?  Les Chinois n’ont-ils aucune liberté d’expression?  Les Japonais sont-ils correctement informés?  Pas si sûr…

Dans chacun des pays, j’ai surtout été confronté aux idées reçues, à la désinformation et aux erreurs propagées par les médias sur le reste du monde et, en particulier, sur la France.  Cela revient d’ailleurs à justifier le métier d’attaché de presse.  En dépit de la grande qualité et du courage de beaucoup d’entre eux, les journalistes ne sont après tout que des humains avec toutes les faiblesses humaines possibles, y comprises celles de se tromper et, parfois, de mentir.  Leurs erreurs et leurs préjugés rappellent constamment le danger de croire à tout ce qui est écrit et dit dans les médias.    Quand « c’est dans la presse ! », tout semble justifié.

Dans chaque pays, il y a toujours quelques mots clés particuliers qui déclenchent la passion au point de faire perdre la tête même aux journalistes les plus chevronnés et les conduire dans l’erreur. Dans le cas des Etats-Unis, pays respecté pour le haut standard déontologique et la liberté de sa presse, deux de ces mots clés sont « patriotisme » et « France ».

1) « Patriotisme »

Le professionnalisme de la presse américaine a subi une rude épreuve au plus fort moment de la ruée américaine vers la guerre en Irak.  Alors que l’administration Bush tentait de justifier la guerre, de nombreux journalistes (et pseudo-journalistes) américains se sont laissés emporter par la passion patriotique en se faisant complice de la propagande gouvernementale, incitant la population à une vengeance aveugle des attentats du 11 septembre 2001.  L’opinion publique fut si habilement manipulée qu’une grande partie de la population américaine, sans se demander sérieusement pourquoi, finit par crier vengeance, non pas contre Ben Laden, auteur des attentats, mais contre l’Irak de Saddam Hussein qui, en dépit de tous ses défauts, n’y était pour rien.  C’est dans cette ambiance surchauffée, où chacun voulait jouer le cowboy « John Wayne » sauveur de son pays, que plusieurs journalistes vedettes se sont posés en héros en déclarant publiquement leur détermination de « prendre l’arme pour aller tuer Saddam et sauver l’Amérique ».  Oublié donc le premier commandement de la déontologie journalistique: l’objectivité de l’information et l’impartialité des reportages.  Heureusement pour l’honneur de cette profession aux Etats-Unis, ces prises de position « patriotique» des professionnels de la presse ont tout de même suscité un vif débat sur la compatibilité entre le « journalisme » et le « patriotisme », à savoir : «peut-on être à la fois journaliste et patriote » ?

Malgré l’émotion générale, la conscience professionnelle n’était pas entièrement perdue dans ce pays, et il y avait bien une poignée de journalistes américains qui ont gardé assez de lucidité pour savoir que le vrai ennemi de l’Amérique n’était pas en Irak, et pour s’interroger sur la rhétorique « va-t-en-guerre à tout prix» de leur gouvernement.  Or, plusieurs d’entre eux m’ont discrètement avoué qu’ils n’osaient pas écrire publiquement leur doute sur la thèse du gouvernement de peur d’être accusés de « trahison contre l’Amérique».    Bravo pour la liberté d’expression….

2) « France »

Ce fut donc la France, avec son opposition à la guerre en Irak, qui a été montrée du doigt comme «traitre contre l’Amérique ». Ainsi,  même s’il existait aux Etats-Unis un courant populaire opposé à la guerre et sympathique à la position française, ce courant n’a pas été pris au sérieux par une presse emportée aussi bien par l’émotion patriotique que par la francophobie traditionnelle de la société américaine.  Lâchement, ces médias se sont lancés dans une croisade véhémente contre la France et les Français, propageant des mensonges qui poussaient la francophobie au-delà de la limite de la raison. La puissante machine de propagande à Washington laissait le champ libre à sa presse pour dénigrer le pays accusé de « coucher avec Saddam pour détruire l’Amérique». La francophobie à tonalité raciste devenait ainsi un sujet par excellence qui propulsait à de nouvelles crêtes les tirages et les taux d’audience.

A gauche de l’échelle politique américaine, quelques journalistes courageux tentaient quand même de « comprendre » l’opposition française à la guerre sans pour autant oser aller jusqu’à la défendre.  Même New York Times, connu pour la rigueur très professionnelle de sa ligne éditoriale, semblait indécis sur la justification de la guerre contre l’Irak et laissait manifester à plusieurs reprises son irritation à l’égard d’une France « trouble-fête » qui refusait d’approuver cette guerre.  A droite, des radios et télévisions populistes (Fox News en tête) alimentaient l’hystérie francophobe au point où j’ai été interpellé un jour à l’Université de Californie, à Berkeley, par un étudiant indigné qui voulait savoir pourquoi la France avait-t-elle aidé l’Irak à envoyer des terroristes attaquer l’Amérique le 11 septembre 2001.  C’était dit à la radio !

Même en dehors du contexte de la guerre irakienne, des organes de la presse américaine, et non des moindres, ont fait preuve d’un manque ridicule de professionnalisme dès qu’il s’agit de la « France ».  En 1998, un grand quotidien californien envoyait plusieurs reporters en France pour couvrir la Coupe du Monde de football.  L’un d’eux m’a confié à son retour qu’il avait écrit, en marge des matches, un article sur la grande amabilité des Français qui l’avaient ému avec leur hospitalité et leur gentillesse.  Or, son texte fut rejeté par son chef de la section Sports qui lui a déclaré : « Ce que tu écris est faux.  Tout le monde sait que les Français sont arrogants, impolis et méchants. Nos lecteurs n’accepteront pas ça…».

Il faut bien rappeler que les défauts décrits ci-dessus ne concernent qu’une partie des journalistes aux Etats-Unis et que c’est quand même le pays qui a donné au monde les meilleurs de cette profession.  Ceci dit, s’il est compréhensible que la presse américaine s’affiche comme modèle pour le reste du monde et donne des leçons sur la démocratie, la liberté et les droits de l’homme, elle a aussi besoin de se rappeler de temps en temps qu’il y a encore des progrès à faire « at home ».

Yo-Jung CHEN

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