C’est dans la presse!

29 octobre, 2012 29 octobre, 2012   29 octobre, 2012 0 commentaire

Culture RP a rencontré Yo-Jung CHEN. Ancien diplomate à la retraite, il a passé toute sa carrière comme chargé de presse dans différents postes diplomatiques français à Tokyo, Los Angeles , San Francisco, Singapour et à Pékin. Chevalier de l’Ordre National du Mérite, 2011.

Le cas du Japon – Part 1


Le Japon est une des démocraties les plus mûres en Asie. Un des piliers de cette démocratie, la presse japonaise est connue pour la qualité professionnelle de ses journalistes et le contrôle qu’elle exerce sur le pouvoir politique.

Or, cette presse est depuis longtemps marquée par un malaise systémique qui porte atteinte à son intégrité professionnelle, celui des « Kisha Club » (clubs de presse), sources d’une collusion systématique avec les institutions.

Au début de la modernisation du pays il y a deux siècles, les premiers quotidiens nippons en quête de la transparence face à un pouvoir encore novice à cette notion, se sont arrangés avec les principales institutions de l’Etat pour installer auprès de chacune d’elles un « Kisha Club » dont le bureau est fourni par l’institution. Réservé aux grands quotidiens et chaînes à l’exclusion des périodiques, des freelances et des journalistes étrangers, le club est garanti d’un accès exclusif aux informations émanant de l’institution tandis que cette dernière est assurée d’une couverture fidèle au contexte de ses communiqués. Aujourd’hui, ces clubs existent aussi dans les grandes entreprises et les collectivités locales et fonctionnent dans une parfaite entente (« collusion » pour les détracteurs) avec l’institution. Avec des communiqués et des points de presse réguliers, celle-ci communique en exclusivité au club. En échange, les membres du club sont priés de reproduire à peu près fidèlement les communiqués, de s’abstenir de faire cavalier seul avec un scoop embarrassant, et de ne pas se montrer trop curieux sur les dossiers gênants, au risque de se voir marginalisés par leurs pairs du club et écartés du cercle de confidence des dirigeants de l’institution. Ainsi, plus que la recherche de la vérité et le souci d’informer, la priorité est à l’harmonie au sein du club et à l’entente cordiale avec la direction de l’institution.

Ce qui en résulte est une presse plus ou moins porte-voix des autorités ou des entreprises, et une uniformité de l’information où tout le monde publie à peu près le même communiqué distribué au club de presse. Il est donc de coutume au Japon que les scandales retentissants sont rapportés par les hebdomadaires qui, en dépit de leur déficit de fiabilité et de professionnalisme, sont libres des règles des « Kisha Clubs » auxquels, de toute façon, ils ne sont pas admis.

A cette uniformité de l’information s’ajoute l’uniformité générale des opinions.

Les grands quotidiens sont poussés par une concurrence commerciale acharnée à développer leurs tirages qui se chiffrent par des millions. Pour y parvenir, il faut plaire à un éventail aussi large que possible du public, ce qui implique de ne pas « limiter la clientèle » en défendant un principe particulier ou une ligne éditoriale trop marquée. C’est ainsi que les éditoriaux finissent par se ressembler tous.

Selon plusieurs journalistes nippons, le professionnalisme journalistique est loin d’être favorisé par le système japonais des ressources humaines, système qui conduit à un élitisme de cols blancs plus motivés par la promotion et la carrière que par les principes du journalisme. Comme d’autres entreprises nippones, les média préfèrent former eux-mêmes les diplômés recrutés à la sortie des universités au lieu d’embaucher des professionnels chevronnés qui risquent de ne pas se plier facilement aux « coutumes de la maison ». Les journalistes sont ainsi assurés de l’emploi à vie et d’une rémunération indexée sur l’ancienneté. Dans les années 80, certains quotidiens paient même des limousines de luxe avec chauffeurs à l’usage de leurs reporters. Ce traitement de cadres d’élite conduit nombre de journalistes à s’identifier plus à l’establishment qu’à la vie du petit peuple, ce qui n’encourage donc pas des reportages audacieux susceptibles de gêner une source d’information dans l’administration publique ou d’importuner un annonceur généreux.

Yo-Jung CHEN
(A suivre, lundi 5 novembre)

suite à son dernier article (China and Japan: Lost in Translation) paru dans le Straits Times,  Le Monde l’a cité dans un article paru le 1er octobre (repris également dans la version papier): http://www.lemonde.fr/idees/article/2012/10/01/chine-et-japon-lost-in-translation_1768276_3232.html

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