Les enjeux du data-journalisme pour la Presse: Part II

17 octobre, 2013 17 octobre, 2013   17 octobre, 2013 0 commentaire

Par Estelle Prusker-Deneuville, Doctorante Université Panthéon-Assas, Responsable des enseignements Media SciencesCom Audencia Group – le site de Sciencescom.

 

 

 

 

Une révolution dans les salles de rédaction

Le data-journalisme appelle à une nouvelle organisation des salles de rédaction. Le journaliste doit s’entourer de nouvelles compétences nécessaires à la réalisation des différentes phases d’analyse et de mise en scène de l’information. Car en data-journalisme, les étapes à suivre sont invariablement les mêmes : identification et collecte des données, nettoyage et mise en forme des bases de données, filtre et sélection des informations les plus pertinentes, scénarisation et construction d’une data-visualisation simple et efficace. Le journaliste doit alors le plus souvent s’allier les compétences d’un designer pour concevoir la visualisation et d’un développeur pour la réaliser et lui donner toute sa dimension interactive. Des compétences en tri, interprétation et analyse de données sont également importantes et certaines réalisations peuvent faire appel aux compétences d’un statisticien. Tout au long de ce processus, le journaliste doit mener un travail important d’éditorialisation afin de s’assurer à chaque étape du sens et de la pertinence  de l’information telle qu’elle sera présentée au lecteur. Il est le chef d’orchestre, coordinateur du projet

 

Source : Data Driven Journalism Roundtable – M. Lorentz

 

Pour entrer dans les salles de rédaction, le data-journalisme suppose donc une nouvelle organisation en mode projet autour d’une triple compétence journaliste-designer-développeur. Aux Etats-Unis, les premières productions de data-journalisme furent le fait de journalistes hackers (Exemple : Adrian Holovaty – ChicagoCrime.org 2005) particulièrement au fait des nouvelles technologies  et souvent à même de mener le projet seul. Aujourd’hui, les deux quotidiens de référence en matière de data-journalisme que sont The New York Times (USA) et The Guardian (GB) ont constitué des équipes réunissant cette triple compétence.

En France, le data-journalisme peine encore à rentrer dans les salles de rédaction.  Les quotidiens nationaux et news magazines commencent à publier ponctuellement des productions (Le Monde Avril 2012 : Enquête sur les dépassements d’honoraires des médecins  via l’exploitation des données du site de la Caisse d’assurance maladie Amélie.fr http://www.lemonde.fr/sante/article/2012/04/10/enquete-sur-ces-consultations-au-prix-fort_1682940_1651302.html) mais le plus souvent avec l’aide de sociétés indépendantes spécialisées dans la data-visualisation (L’Express : Atlas du financement des partis politiques réalisé en 2011 en partenariat avec la société Dataveyes – http://palmares.lexpress.fr/financement-micro-partis/). Le marché a ainsi vu l’émergence de «pure-players » spécialistes de la data-visualisation aux structures courtes mais rodées aux process du data-journalisme. Parmi les principaux acteurs citons feu OWNI, Dataveyes,  We Do Data, Ask Media et Journalism++.

De nombreux freins au développement du data-journalisme

Si les rédactions françaises préfèrent encore sous-traiter leurs productions de data-journalisme aux « pure-players », c’est que les freins au développement de cette nouvelle forme de journalisme au sein des rédactions sont encore nombreux.

Le premier d’entre eux et le plus difficile à lever est humain : les journalistes ont une culture majoritairement littéraire, peu tournée vers les chiffres et l’analyse de données telle que le supposent les différentes étapes d’une production de data-journalisme. En tant que chef de projet, le data-journaliste se doit de nettoyer, manipuler et interpréter les données mais aussi d’avoir une  bonne connaissance des nouvelles technologies et des possibilités offertes au designer et développeur.  Les enjeux en termes de formation des journalistes sont donc déterminants et les écoles commencent seulement à mettre en place des formations continues et cursus spécifiques pour leurs étudiants.

Former plusieurs générations de journalistes représente un lourd investissement pour des groupes de Presse déjà fragilisés par la baisse des ventes papier, le recul des recettes publicitaires et la mise en place de stratégies digitales -web, mobile, tablette-  coûteuses. Par ailleurs, la production d’une enquête de data-journalisme a un coût supérieur à une enquête classique dans la mesure où son temps de réalisation et le nombre de personnes mobilisées sur le projet sont en général plus élevés. Même si l’effet d’expérience joue en faveur d’un raccourcissement progressif des coûts de réalisation pour les acteurs actuels du data journalisme (Simon Rogers alors responsable du service data-journalisme à The Guardian expliquait avoir des coûts de production qui se réduisent du fait de l’expérience acquise et de la réutilisation et/ou réactualisation de data-visualisation), les coûts d’entrée sur ce nouveau marché restent un frein important au développement de l’activité dans les salles de rédaction.

Enfin, au-delà de ces raisons internes aux groupes de Presse, la question de la libéralisation de données représente également un élément clé dans le développement du data-journalisme en France. Les Etats-Unis et la Grande Bretagne, pionniers en la matière, sont également des pays précurseurs de l’Open Data (Dynamique lancée en 2009 aux USA avec l’élection de Barack Obama (data.gov) et en 2010 en Grande-Bretagne – data.gov.uk) . En France, même si le volume de données rendues publiques par les collectivités et administrations augmente (En France, après des initiatives locales (Rennes, Paris,…), l’Etat a lancé le 5 décembre 2011 la plateforme data.gouv.fr présentant plus de 350 000 jeux de données, qualifiés et recensés par 90 producteurs (administrations centrales, établissements publics, autorités administratives indépendantes,…), les données susceptibles d’alimenter les enquêtes des data-journalistes restent encore limitées.

Un rôle clé dans les futurs business model des groupes de Presse

Si de nombreux freins persistent encore au développement du data-journalisme en France, celui-ci pourrait néanmoins avoir un rôle clé à jouer dans les futurs business model des groupes de Presse et ceci de différentes façons.

En proposant une expérience interactive inédite, renouant avec un journalisme d’analyse et d’investigation, le data-journalisme permet de capter l’attention de lecteurs hyper-sollicités, assurant ainsi un trafic de qualité plus facilement monétisable pour les groupes de Presse. Ainsi par exemple, The Guardian a découvert que ses enquêtes présentant du data-journalisme étaient non seulement celles qui  étaient les plus lues mais également celles sur lesquelles les lecteurs passaient le plus de temps. Si le data-journalisme permet non seulement d’attirer plus de lecteurs mais surtout de les faire rester plus longtemps  sur le site du média, il pourrait permettre aux groupes de Presse d’attirer les annonceurs et ainsi générer de nouveaux revenus publicitaires.

Par ailleurs, en adaptant le journalisme aux attentes de notre époque à travers le triptyque  Visualisation-Interaction-Participation, le data-journalisme offre un potentiel de contenu riche et adapté aux exigences des nouveaux « devices » que sont le smartphone et la tablette. Certains acteurs comme The Guardian l’ont déjà compris et ont fait du data-journalisme un élément clé de leur stratégie digitale, voyant dans cette nouvelle compétence le moyen d’opérer une transition d’un positionnement de site d’information relativement passif à une plateforme d’information plus interactive. Sur ces plateformes, les lecteurs peuvent non seulement accéder aux articles mais aussi interagir avec les data-visualisations et télécharger des données brutes.

Car l’avenir des groupes de Presse pourrait aussi se dessiner dans ces nouveaux métiers autour de la donnée.  Ainsi dans un article intitulé Media companies must become trusted data hubs Mirko Lorenz, Nicolas Kayser-Bril et Geoff McGhee imaginent un nouveau business model dans lequel les groupes médias deviendraient des spécialistes de l’exploitation de données à travers à la fois du data-journalisme mais aussi du traitement et de la mise à disposition de données brutes (datas store) ou de la vente de data-visualisations et d’applications pour des entreprises ou collectivités.

 

 

Ce modèle peut également être complété par une activité de formation autour de ces nouveaux métiers. Fort de son expérience en matière de data-journalisme, The Guardian a annoncé par exemple récemment le lancement de sessions de formation sur le sujet.

Ainsi les groupes de Presse pionniers sur le marché du data-journalisme pourraient construire un business model autour de la « Data » leur permettant à la fois de maintenir un niveau de trafic élevé sur les différents supports media en offrant aux lecteurs des expériences journalistiques inédites mais aussi en développant de  nouvelles activités autours de l’exploitation, l’analyse et la visualisation des données.

 

 

 

 

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Propos recueillis par Magali Bernier

 

 

 

 

 

 

 

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