Qu’est-ce que Désintox à Libération ?

9 février, 2015 9 février, 2015   9 février, 2015 0 commentaire

Culture RP a rencontré Baptiste Bouthier, journaliste à Libération au sein de la rubrique Désintox. Il nous explique en quoi consiste cette forme particulière de journalisme qu’est le fact-checking.

 

Journaliste Baptiste Bouthier à Liberation rubrique Desintox

 

Qu’est-ce que Désintox à Libération ?

C’est une rubrique de fact-checking en mauvais français. L’idée de base est de vérifier les faits, ce qui est une des fonctions de base du journaliste. Désintox existe depuis 2008, et elle est la première rubrique de fact-checking à s’être développée en France. L’idée de ce type de journalisme provient des Etats-Unis, et de Politifact en particulier, qui en fut le pionnier mondial.

Dans le débat public, avec l’instantanéité de l’information dans les médias, la vérification des faits est compliquée : il peut y avoir de la communication politique, du mensonge, de l’intox. Et donc le travail de Désintox, c’est de détecter ce mensonge politique, puis de le démontrer. Le sous-titre de la rubrique est d’ailleurs “la parole des politiques soumise à contre-enquête”.

 

les décodeurs au Monde

 

La principale contrainte de ce travail, c’est que l’information doit être factuellement vérifiable. Les opinions, les courants de pensée ne sont pas “fact-checkables”. Par contre, les chiffres du chômage, les chiffres de la croissance, la constitutionnalité de telle loi sont des informations vérifiables. Dans ces cas-là, on essaie de rétablir des vérités factuelles. Souvent, ce sont des mensonges volontaires, mais parfois les politiques sont seulement mal informés, par leurs équipes ou par leurs sources.

En principe, le fact-checking n’est pas que sur ce qui est faux.

D’autres rubriques, comme les décodeurs au Monde, le Vrai du Faux sur France info, le Vrai faux de l’info sur Europe 1, décortiquent les informations vraies et fausses. A Désintox nous avons une particularité, c’est nous ne traitons que ce qui est faux.

Comment repèrez-vous les mensonges politiques ?

Tous les jours j’écoute les matinales des radios, je regarde les émissions politiques. J’essaie de repérer tout ce qui a l’air bizarre, ce qui est vérifiable et ce qui ne l’est pas . Parfois, en trois secondes, je me rends compte que l’affirmation est vraie. D’autres fois, une affirmation me paraît étrange et donc je fouille un peu et là, deux possibilités : soit c’est vrai, et je laisse tomber, soit je tiens un fact-checking.

Comme cela, en une heure ou deux, un sujet peut se faire, mais il arrive que ce soit très long, jusqu’à plusieurs semaines. Les fact-checking rebondissent parfois tardivement, parce que ce sont des sujets épineux et compliqués, où la vérité existe mais n’est pas écrite noir sur blanc dans un rapport.

Dans ce cas, il faut aller parler aux spécialistes du sujet, qui ne sont pas toujours faciles à joindre, ou qui sont à l’étranger.

28 minutes Desintox

 

Une fois que vous avez trouvé le “mensonge” politique, que faites-vous pour déterminer si c’est vrai ou faux ?

Disons qu’il y a deux options : soit je vois très bien pourquoi tel politique a dit cela, ça sort d’un rapport, d’un article, d’une note de synthèse de son parti, et donc je peux remonter le fil et voir les extrapolations, les utilisations malhonnêtes de certaines données.

Soit, un politique dit quelque chose et ça a l’air bizarre. La documentation qui existe sur le sujet à l’air de le contredire, mais c’est un peu flou. Là, le plus simple c’est d’appeler le politique en question, ou son équipe, et de leur dire : “ Est ce que vous savez à quoi il fait référence ?” J’attends un retour, et j’obtiens souvent des réponses courtes, des pirouettes, mais ils répondent.

Ou alors, je me rends compte qu’ils ont lu un chiffre de travers, ou bien dans un article incomplet. De temps en temps, ils se sont trompés, et ils essaient de se rattraper en donnant de mauvaises références dans les rapports. Généralement, nous prenons cela comme un aveu dissimulé.

Est ce qu’il y a des outils spécifiques pour le fact-checking au-delà du simple navigateur Internet ?

L’outil de base, c’est évidemment le web. Il y a aussi le répertoire du téléphone, il est évident que le réseau est important pour ce travail. Il faut savoir où chercher, mais aussi recouper les informations … Google renvoie souvent vers les sites d’actu, et le but de Désintox n’est pas de reprendre les infos publiées par les autres médias. Les sources jugées pertinentes et indéniables sont les rapports parlementaires et ministériels, les instances européennes, les grandes institutions internationales (OCDE, FMI, Banque Mondiale).

Par exemple, la commission européenne a un site fabuleux qui s’appelle Eurostat, qui est l’Insee européenne. Tout ce qui est comparaisons européennes se juge à l’aune d’Eurostat. Ils ont une base de données gigantesque sur plein de sujets (économiques et autres), ils harmonisent les données de tous les pays pour comparer. Si on essaie de comparer le chômage en Europe, Eurostat est la source la plus fiable, la plus “vraie”, la plus neutre.

Vous contribuez à assainir le débat public en y révélant les mensonges et les inexactitudes, mais est-ce que vous ne participez pas à la dévalorisation de la parole publique ?

J’entends cette critique, qui est assez fréquente, mais la question, c’est : “qu’est-ce qu’on veut ?” Est ce qu’on doit connaître le mensonge en politique sans le dénoncer ? Si les politiques étaient plus honnêtes, nous n’aurions pas autant de travail ! La parole politique est bien capable de se dévaluer toute seule. Parfois, en faisant mon travail, je me dis qu’on alimente le “tous pourris”, mais ce qui ne va pas doit être visible pour que cela s’arrange. C’est nous donner beaucoup d’importance que de dire qu’on dévalue la parole politique.

Par contre, il y a un vrai travers dans le fact-checking 

C’est souvent du chiffre, et le risque latent c’est la querelle de chiffres, et donc passer à côté du débat d’idées, du fond. Nous ne faisons jamais un Désintox pour une petite exagération du type 20 milliards au lieu de 17, nous en faisons un quand les proportions sont beaucoup plus importantes. On a l’impression parfois qu’on s’attache à l’écume de l’info, puisqu’on démonte les arguments, mais ça ne veut pas dire que le propos était absurde.

C’est ça notre limite, notre crête 

D’un côté le fond, les valeurs, et de l’autre l’élément factuel qui est une illustration. Parfois l’élément factuel est faux mais le reste est vrai.

 

 

Propos recueillis par Raphaël Blanc

 

 

 

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