L’intelligence économique a-t-elle un rôle à jouer dans le processus d’émergence en Afrique ?

30 mai, 2016 30 mai, 2016   30 mai, 2016 0 commentaire

Il est probable que l’Afrique soit la locomotive de la croissance mondiale dès 2030 avec deux milliards d’habitants. Les défis à relever sont énormes mais la croissance est présente et perdure même avec la chute des cours du pétrole. Cette croissance, même si elle est inégalement répartie, touchera de plus en plus de monde et donnera plus d’impact et de pouvoir d’achat aux populations.

Nous souhaitons poser quelques questions à M. Guy Gweth, essayiste, responsable du programme « Doing Business in Africa » à Centrale Paris, professeur à l’Ecole de guerre économique, et spécialiste en intelligence économique. Il est le fondateur de Knowdys Consulting Group, cabinet conseil en intelligence économique, affaires publiques, et due diligence en Afrique subsaharienne.

 

Knowdys Consulting Group

 

C’est à ce titre que nous l’interrogeons :

M. Guy Gweth, quelles sont, selon vous, les éléments importants et récents qui structurent les marchés africains ?

D’après les statistiques de Knowdys Database au 31 décembre 2015, près de 80% du tissu économique subsaharien est constitué de PME et TPE. En moyenne, 40% des acteurs économiques évoluent dans le secteur informel, avec toutes les conséquences qu’impliquent une telle situation sur les recettes fiscales. Malgré les remarquables efforts observés au cours des 15 dernières années, marquées par une croissance de 5% de moyenne, en rythme annuel, sur l’ensemble du continent, le climat des affaires reste entravé par des goulots et des angles morts administratifs, et l’indisponibilité d’informations à haute valeur ajoutée au profit des acteurs économiques. Cela étant, le continent est un chantier à ciel ouvert à la faveur des plans d’émergence, la classe moyenne a franchi la barre des 340 millions d’individus, avec un pouvoir d’achat, une capacité d’épargne et un désir d’investir qui est de bon augure pour l’économie locale et les investisseurs engagés en Afrique.

Quelles sont les mutations en cours ?

La principale mutation en cours est psychologique. « Celui qui oublie le passé est puni dans le futur », dit un proverbe africain. N’oublions pas que l’Afrique revient de loin… La colonisation de la sphère des idées a succédé à l’exploitation physique, plaçant de facto l’Afrique et les Africains dans une position d’infériorité qui continue d’être véhiculée par l’éducation, les perceptions, et même des choix de certains décideurs. Cette bataille collective de nettoyage des perceptions négatives prendra beaucoup de temps et d’énergie, mais l’action est enclenchée. Grâce notamment à l’apport inestimable de la diaspora et au retour des Africains ayant fait leurs armes à l’étranger, les mentalités changent peu à peu, aidées en cela par le renouvellement progressif de la classe dirigeante. La seconde grande mutation est technologique. Grâce à elle, l’Afrique économise de longues et coûteuses années en recherche et développement pour accéder directement à certaines innovations de pointe dans tous les secteurs de son économie. C’est un bienfait de la mondialisation qui concourt au développement.

Comme professionnel de la collecte, du traitement, de l’analyse et de la mise à disposition de l’information aux décideurs, nous nous interrogeons sur le déficit d’information en Afrique.

Y-a-t-il des spécificités africaines dans le rapport des individus et des entreprises à l’information ? Si oui, lesquelles ?

Dans le fond, l’abondante littérature occidentale relative aux sciences politiques, économiques, de gestion et du Renseignement s’accordent sur le fait que « l’information, c’est le pouvoir ». La CIA n’a fait que la copier pour en faire un slogan. L’expérience du terrain africain montre qu’ici, l’information, c’est l’influence, au sens où la définit le politiste américain Robert Dalh. Ceux qui la détiennent disposent de la capacité de faire agir les opérateurs économiques dans un sens ou un autre, sans donner l’impression de les contraindre par toute sorte de moyen, le premier étant la corruption. Cette dernière coûte 25% de son PIB à l’Afrique chaque année. Sur la forme, l’information disponible est à plus de 40% entachée d’imprécision et de réinterprétation. N’oubliez pas qu’avant d’utiliser les langues officielles que sont le français et l’anglais, nous avons des dialectes qui influencent notre manière de comprendre et de nous exprimer en langue étrangère. Un jour, alors que j’enquêtais au sud du Cameroun, deux agriculteurs, distants de 800 mètres, m’ont assuré que la plantation de cacao que je recherchais, pour le compte d’un client industriel de la chocolaterie était « tout à côté… » J’ai parcouru 7,5 km pour l’atteindre. J’ai découvert plus tard que certains de ces villageois font en moyenne 9 km à pied, chaque dimanche matin, pour se rendre au culte… Avec de telles performances physiques, il est aisé de relativiser. C’est dire si le facteur culturel est décisif dans la collecte du renseignement humain.

Freine-t-il le développement ?

Le déficit d’informations fiables, mises à jour, et disponibles à temps, au profit des acteurs économiques, est plus qu’un frein au développement. C’est un danger. C’est comme si on demandait à des automobilistes de rouler sur des routes sans panneaux de signalisation. Un tel contexte fait courir un risque permanent à la collectivité et à tous les usagers ordinaires. Il participe au développement de la corruption. Les chiffres de la corruption et l’épaisseur des inégalités sociales sont assez éloquents même s’il existe des disparités entre les pays sur le continent.

Ce déficit d’information (absence de base de données fiables, site web/corporate peu mis à jour, absence de base données presse et financière) constitue-t-il un risque, selon vous, pour les entreprises françaises/européennes ?

L’absence d’information plonge les acteurs dans l’incertitude qui est le pire ennemi des entrepreneurs. Nos clients européens s’inquiètent régulièrement du risque géopolitique, de l’insécurité juridique, de la dépendance de la justice au pouvoir exécutif et financier, de l’espérance de vie d’un ministre au gouvernement, et de plus en plus de l’influence chinoise. Le continent africain regorge d’opportunités, une multitude d’acteurs y est présente mais le déficit d’information ne pousse les Européens et les Français en particulier à s’y engager qu’avec prudence.

Comment les entreprises françaises/européennes appréhendent-elles ce risque et ce déficit d’informations ?

Le « bon sens » conduit les entreprises ordinaires à appliquer ce qui s’apparente au « principe de précaution » dans leurs conseils d’administration : « dans le doute, disent-elles, on s’abstient ». Les entreprises courageuses, celles qui ont compris les enjeux actuels et futurs des marchés africains, pour leur croissance, ne s’arrêtent pas devant ces obstacles. Au contraire. Certaines se tournent vers des institutions telles que la COFACE parce qu’elle rassure par son caractère européen. D’autres font confiance aux acteurs qui ont la maîtrise du terrain. Pour cette catégorie d’entreprises, le risque c’est de ne pas être en Afrique. Elles ont besoin de solutions.

La croissance rapide de la digitalisation (smartphone, monétisation électronique, géolocalisation, réseaux sociaux) en Afrique peut-elle être une réponse à ces questions et constituer un vecteur de croissance en Afrique ?

C’est le vecteur par excellence. Sur ce créneau, l’Afrique réalise des sauts quantiques. Au premier trimestre 2016, la quantité de propriétaires de téléphones mobiles a dépassé le nombre cumulé d’individus n’ayant accès ni à l’eau potable, ni à l’électricité, ni à un compte bancaire. Au quatrième trimestre 2017, nous auront pratiquement atteint la barre d’un mobile par habitant. C’est sans précédent dans le monde. Le vrai challenge, pour les économies locales, consiste désormais à créer plus de startups, plus de services, plus d’emplois, plus de recettes fiscales, et plus de profits de multinationales qui ne quittent pas le continent par des montages complexes de fuite des capitaux.

Selon vous, quels sont les secteurs où les sociétés françaises doivent investir en Afrique ?

Jusqu’au début de millénaire, l’Afrique francophone était encore un peu la chasse gardée des grandes entreprises françaises. La diplomatie économique était pilotée depuis l’Elysée. On en voit encore les traces dans un pays comme le Gabon, pays de 1,7 millions d’habitants qui compte 170 filiales de groupes français sur son territoire. Mais les temps changent, et la francophonie, même économique, ne suffit plus. Pour faire face à l’exacerbation de la concurrence, il est impératif d’être compétitif sur les terrains de l’expertise, des prix et de l’influence.

L’intelligence économique a-t-elle un rôle à jouer dans le processus d’émergence en Afrique ?

Elle a plus qu’un rôle à y jouer. Elle en est la clé de voûte. L’intelligence économique territoriale peut contribuer efficacement à booster notre croissance et la rendre plus inclusive, à améliorer le climat des affaires, à attirer davantage d’investisseurs internationaux éthiques, de manière durable, à pousser les entreprises africaines à s’internationaliser, et à accroitre l’influence d’une Afrique mieux intégrée dans les instances internationales.

 

 

 

 

Interview de   Jean-Sébastien GUILLAUME, Consultant Commercial Market Intelligence

 

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