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Les médias, la destruction du langage et la fabrication du consentement

5 mars, 2018 5 mars, 2018   5 mars, 2018 0 commentaire

Décryptage d’Ingrid Riocreux Extrait de la Lettre Communication & Influence n°89, de janvier 2018.

Début janvier, en présentant ses vœux à la presse, le Président Macron a mis le concept de fake news sous les feux des médias. Pour bien saisir la logique à l’œuvre, il est opportun de se référer à l’analyse menée par Ingrid Riocreux dans La langue des médias (L’Artilleur, 2016), justement sous-titré Destruction du langage et fabrication du consentement. Agrégée de lettres modernes, docteur de Paris-Sorbonne et chercheur associé à l’université Paris-IV, Ingrid Riocreux dissèque les mécanismes via lesquels les opinion makers interprètent les faits pour formater l’opinion.

Comes

Dans l’entretien qu’elle a accordé à Bruno Racouchot, directeur de Comes Communication et de la Lettre Communication & Influence, Ingrid Riocreux estime que les “fabricateurs de consentement” ont fait dégénérer le rêve démocratique en pensée totalitaire, car “l’illettrisme entraîne la violence, et l’insécurité appelle la tyrannie. Le système qui, par son œuvre éducatrice (scolaire et médiatique), se targuait d’engendrer des personnes libres et responsables, pétries des idéaux les plus nobles, s’écroulera donc sous les coups de ce qu’il a lui-même produit, en réalité : un gibier de dictature.

Communication semble rimer aujourd’hui avec propagande. A vos yeux, qu’est-ce qui caractérise et différencie la communication, l’information, la manipulation, la propagande ?

Je passe mon temps à rappeler ce qui devrait être une évidence pour tout le monde et qui paraît être ignoré de bien des gens, y compris des journalistes eux-mêmes : l’information n’est pas l’événement lui-même ! L’événement ne parle pas. L’information est donc un discours sur le réel qui en conditionne la compréhension. Elle peut tendre à l’objectivité mais demeure tributaire d’une triple démarche : sélection, hiérarchisation, formulation. Parce qu’elle pose une grille de compréhension sur les événements, elle est toujours susceptible de porter une volonté d’orienter notre appréciation des choses et, de fait, souvent, elle paraît tourner à la propagande, de manière plus ou moins grave.

Propagande, à l’origine, n’est pas un terme péjoratif. Étymologiquement, il désigne “les choses qu’il faut diffuser”, c’est-à-dire qu’il faut faire connaître. On date souvent de la période des grands totalitarismes le glissement de cette notion vers l’idée de mensonge, de manipulation des masses, de volonté d’imposer une idéologie en modelant les esprits. Mais il ne faut pas oublier, et c’est très clair quand on lit Mein Kampf, que ces régimes n’ont rien inventé. Hitler écrit explicitement que ce qui a perdu l’Allemagne en 1914-1918, c’est sa faiblesse dans le domaine de la lutte idéologique, comparée à la puissance de frappe des Américains en la matière. De fait, le fameux ouvrage Propaganda, comment manipuler l’opinion en démocratie date de 1928 et tire, dans une large mesure, les conclusions d’une expérience commencée par son auteur, Edward Bernays, au sein du Committee on Public Information en 1917 aux côtés de Walter Lippmann, celui-là même qui a défini la mission de la presse comme consistant à “fabriquer du consentement”.

Parmi les stratégies de propagande mises en œuvre aux États-Unis afin de convaincre une opinion publique isolationniste d’approuver l’entrée en guerre du pays, on a oublié un épisode qui a pourtant été reproduit quasi à l’identique très récemment : l’exploitation par les médias de la photographie du cadavre de la petite Betty Bretherton, fillette noyée dans le naufrage du Lusitania. Les journaux, à l’époque, ont publié le récit de la maman, diffusé les photos de la famille, etc.

Nous avons revécu cela avec l’utilisation de la photo du petit Aylan : cette image est devenue un argument dans un débat et on lui a assigné la fonction de renverser l’opinion publique européenne, majoritairement hostile à l’accueil des migrants avant cet épisode. Contrairement à ce qu’on nous a dit, une image ne parle pas d’elle-même. On lui fait dire ce que l’on veut et les médias balisent toujours énormément le terrain afin que ne se développent pas de discours parasites. En l’occurrence, la tristesse et la colère qu’inspirent naturellement la mort d’un enfant ont été converties en une culpabilisation générale assortie d’un devoir de compensation et de réparation sans rapport direct avec le préjudice puisque la mort d’Aylan était censée justifier la nécessité d’ouvrir les frontières à des mouvements migratoires extrêmement divers, extrêmement abondants et potentiellement dangereux pour la sécurité intérieure des pays d’accueil.

Je tenais à faire ce point historique sur la notion de propagande mais ce qui est certain, c’est que sa mutation récente vers une connotation péjorative a imposé son remplacement par le terme de communication, euphémisme doux et trompeur qui est en passe de devenir, lui aussi, un mot mal aimé. On se méfie des “plans de com”, on critique une action ou un propos qui paraissent n’être “que de la com”, etc. La communication, aujourd’hui, désigne l’image que construit d’elle-même une personnalité politique ou une entreprise, l’histoire auto-valorisante qu’elle veut raconter (on parle de storytelling), indépendamment de ses intentions ou de ses qualités réelles. C’est donc potentiellement de la manipulation.” […]

Pour lire la suite et télécharger l’entretien dans sa globalité : http://www.comes-communication.com/files/newsletter/Communication&Influence_janvier_2018_Ingrid_Riocreux.pdf

On trouvera aussi abordés dans cette Lettre n° 89 les thèmes suivants :

  • Les dangers du mimétisme appliqué aux relations presse-opinion publique,
  • Fake news et complotisme : les points sur les i,
  • De la manipulation des mots et des faits à la violence politique.

La Lettre Communication & Influence

Bruno Racouchot, 58 ans, DEA de Relations internationales et Défense de Paris-Sorbonne, est le directeur de Comes Communication, société créée en 1999, installée à Paris, Toronto (Canada), São Paulo et Porto Alegre (Brésil, pays que Bruno Racouchot fréquente depuis 40 ans et où il réside la moitié de l’année).

Cette société développe une méthode de communication d’influence reposant sur la valorisation des identités. Elle travaille en étroite collaboration avec des spécialistes de la planification stratégique, du management et du branding. Bruno Racouchot est également le directeur de la Lettre de réflexion, Communication & Influence qui peut être téléchargée dans son intégralité sur : http://www.comes-communication.com/newsletter_collection.php#

 

 

Marc Michiels / @Michielsmarc : 
Rédacteur en chef de publication de Culture RP (2016 – 2018), chargé de l’éditorial et Community Manager depuis 2011, L’Argus de la presse | Groupe CISION

 

 

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