Curation, FOMO et confinement

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Tribune d'Aurélien Gohier, Senior Digital Manager chez Dassault Systèmes, expert du marketing industriel, slasher passionné d’innovation et conférencier sur les sujets de la modernisation et de l’attractivité du B2B...

#JaimeLaCom

L’augmentation du trafic Internet de 30 % en France pendant le confinement n’a pas suscité un intérêt proportionnel pour les sites Internet de médias, alors que pour les réseaux sociaux, de manière flagrante. Difficile de ne pas entrevoir là les symptômes d’une consommation d’informations qui évolue.

Aurélien Gohier, Senior Digital Manager chez Dassault Systèmes, expert du marketing industriel, slasher passionné d’innovation et conférencier sur les sujets de la modernisation et de l’attractivité du B2B…

« La presse est le seul média qui permette de réfléchir » déclarait Francis Morel, ancien PDG du groupe Les Echos – Le Parisien, dans une tribune à la fois passionnante et discutable à certains égards. Selon ses propos, les réseaux sociaux sont un média d’expression, l’audiovisuel un média d’information et la presse écrite un média de réflexion.

Si vous vous êtes baladé sur les réseaux sociaux pendant le confinement, vous aurez constaté qu’ils ont dépassé le statut que leur confère Francis Morel. À la hausse franchement relative de la fréquentation des sites Internet de médias (+5% pour Les Echos seulement) s’oppose une explosion du trafic sur les réseaux sociaux (+23 % en seulement quelques jours, a déclaré la direction de Twitter au début du confinement). En somme, l’augmentation du trafic Internet de 30 % en France n’a pas suscité un intérêt proportionnel pour les sites Internet de médias, alors que pour les réseaux sociaux, de manière flagrante. Difficile de ne pas entrevoir là les symptômes d’une consommation d’information qui évolue.

Mon but avec cet article n’est pas de m’insurger contre l’infobésité et la superficialité croissante de l’information. Nous sommes tous plus ou moins d’accord à ce sujet, au fond. Je voudrais par contre vous parler de curation, vous partager quelques pensées. 

Il est important pour moi de préciser que je ne prétends pas avoir la bonne approche, ou pire, revendiquer une pensée sur la curation qui se voudrait novatrice. Je vous partage avec candeur mon expérience et mon processus d’évolution personnelle vers un comportement plus adapté à mon profil sur les réseaux sociaux, dans l’espoir que certaines et certains d’entre vous s’y reconnaissent. 

Pendant le confinement, travaillant de la maison en compagnie de ma femme et de notre petit garçon de 10 mois, chaque quart d’heure se devait d’être exploité au mieux, maximisé, pour parvenir à maintenir notre château de carte organisationnel à l’abri du vent. J’ai dû revoir drastiquement à la baisse le temps alloué à la lecture et aux divers partages sur les réseaux sociaux (principalement Twitter et LinkedIn). Pendant que mon entourage, mes pairs du marketing et de la com’ s’échangeaient à tour de tweets et de stories de nouvelles séries à regarder, des bouquins, des podcasts en veux-tu en voilà, j’étais content quand je lisais et repostais un article par jour. Calimero 4.0.

La situation m’a poussé à choisir mon combat : celui des contenus riches, étoffés, qualitatifs à mes yeux, écrits par des membres de mon cercle direct. Après tout, si je devais relayer un article par jour, autant qu’il mette en lumière le travail des personnes m’étant sympathiques, travaillant dur pour proposer du contenu à valeur ajoutée. Que ce soit leur métier à plein temps ou non d’ailleurs ! Quelques noms qui me viennent à l’esprit : Marie Dollé, Benoît Raphaël, Yann Gourvennec, Patrice Laubignat. Cette posture m’a amené à me tenir de plus en plus éloigné des comptes de curation massive, ceux-ci étant devenus particulièrement frustrants, alimentant ma FOMO chronique. Naturellement, ma consommation de contenu a proportionnellement influencé ma manière de partager. 

J’ai complètement écarté du schéma la pression de la régularité de mes posts. Je poste à la vitesse où je lis, donc moins souvent. Parfois je ne poste pas pendant trois jours. Inutile de préciser que je m’interdis religieusement de partager des articles que je n’ai pas lus. Je relaie le moins possible les publications de manière brute (sauf dans le cas où je n’ai rien à ajouter), j’essaie en toute humilité de donner envie en donnant mon avis, ce que j’ai retenu, de proposer des contenus connexes, des références. Je like moins, je commente avec plus d’énergie, bon compromis entre valorisation du travail d’autrui et amélioration de mon personal branding. Rien de nouveau sous le soleil me diront les experts, à juste titre. 

Je partage davantage les posts, plutôt que de reposter en natif. Oui c’est moins beau, moins orienté UX, c’est moins valorisant côté chiffres, mais c’est probablement plus agréable pour celui qui a passé du temps à préparer un beau tweet, à décrypter et analyser un long article qu’il a trouvé dans les médias. Et surtout, cela diminue le bruit ambiant, qui a été particulièrement flagrant pendant le confinement. Bâtissons un édifice de connaissance et de valeur ajoutée sur la base de nos publications respectives, plutôt que de s’attribuer systématiquement une nouvelle, qu’on aurait dénichée soit-disant avant tout le monde. Développer du contenu exclusif est l’arme parfaite contre ce phénomène d’appropriation des nouveautés. Et si vous n’avez pas le temps, soyez certains de mettre en avant la personne qui vous a fait découvrir l’information. Atrocement basique, mais pas généralisé à ce jour. 

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Point le plus important

J’ai divisé approximativement par trois le temps que je passe à relayer des informations, doublant en parallèle le temps que je passe à écrire. La vaste majorité de mes partages proviennent non pas de ce que je vois passer, mais de ce que je découvre en documentant mes écrits ou mes podcasts. Non seulement ce mode de curation me permet de proposer davantage de valeur (n’étant pas compétitif sur le partage de news « chaudes »), de sortir des sentiers battus, de naturellement positionner ma veille, tout en faisant du teasing pour mes articles à venir. J’illustre mes écrits en y intégrant certains posts publiés pendant mon processus de documentation, ou mieux, les partages de followers ayant repris le post : https://bit.ly/3dauc51

Ne vous êtes-vous jamais questionné quant au temps si important passé à publier des posts qui finissent, quoi qu’on en dise, dans les tréfonds d’Internet, une fois la vague d’engagement retombée ? Moi si. Je crois énormément au potentiel majeur de la capitalisation de la connaissance, que cristallise l’article journalistique. L’article dit « de fond ». J’en suis arrivé à trouver particulièrement angoissante l’idée d’allouer une bonne partie de mon temps à relayer à la volée des quantités d’informations, qui s’envolent je ne sais où. Relayer plus de trois contenus étoffés par jour, dès lors que je prends le parti de tout lire et écouter, n’est pas compatible avec mes objectifs professionnels et personnels. 

En consommant et en postant sous cette forme de « curation documentaire »

J’ai réalisé me dédouaner de la pression du like ou du partage, de l’adhésion de mes pairs. Je poste au fil de l’eau, à 8 h ou 23 h 30, mais c’est mon rythme, mon horloge. J’ai aujourd’hui l’impression de tenir le planning de curation qui me ressemble, pensé pour enrichir les autres sans les submerger. Une curation qui documente également mon parcours d’écriture et contribue à agrandir ma communauté, touchant des sphères plus variées qu’avant. 

Je voudrais m’adresser tout particulièrement aux professionnels dont les objectifs au travail n’impliquent pas particulièrement d’être actifs sur les réseaux sociaux, mais qui aimeraient professionnaliser leur présence en ligne : abandonnez cette lutte qui vise à concurrencer la curation d’autres professionnels très prolifiques sur les réseaux. Arrêtez de complexer et de penser que vous serez insignifiants face aux torrents de contenu déversés dans l’océan digital.

Le plus difficile, c’est de bâtir la curation qui vous ressemble et qui n’empiète pas sur votre vie personnelle.

Et je vais me confier à vous : pour moi, c’est un combat de tous les jours, car je suis toujours en quête de cet équilibre entre ma passion insatiable d’apprendre, de partager et de connecter, et ma vie de jeune papa, de mari, de collaborateur et d’entrepreneur.

Ne vous méprenez pas : je ne fustige pas l’information « snackée », instantanée. Je serais bien hypocrite de le faire. Notre capacité à « mapper » les différents sujets du moment, à les connecter entre eux, à explorer avec une certaine vélocité, dépend aussi des informations que notre réseau nous permet de capturer en un clin d’oeil. 

J’ai récemment eu une discussion avec un dirigeant d’un grand incubateur français qui pratiquait le follow/unfollow massif. Il m’expliquait tout simplement que cette approche se voulant « quali » ne permettait pas de développer une communauté assez vite sur les réseaux sociaux. Je ne jette absolument pas la pierre : j’ai expérimenté ces pratiques pendant plusieurs mois. J’en ai certes tiré quelques followers, mais surtout du négatif. 

C’est le point noir de l’approche que je décris dans cet article : elle récompense trop peu souvent à court terme. Un article bien manichéen, plutôt pauvre et titré à l’emporte-pièces remportera souvent plus de likes que l’article que vous avez mis 12 heures à écrire. 

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Pour pondérer cela, j’aime me rappeler deux choses  

  • Un travail d’écriture (ou de l’audio) n’aura pas 50000 occasions de marquer positivement votre lectorat et de partager une image fidèle de vous.
  • Il est simple pour moi de prôner les formats longs et élaborés, n’étant pas entrepreneur à plein temps. Survivre au cœur de la jungle des coachs et des consultants sur les réseaux est un challenge lorsqu’on doit développer l’activité et en vivre, c’est une autre affaire.
  • Les algorithmes récompensent les professionnels qui postent régulièrement, c’est vrai. Mais les personnes qui signent vos contrats et vous recommandent sont bel et bien humains. Refuser la dictature de l’algorithme LinkedIn est une des meilleures choses que vous pouvez faire pour votre équilibre professionnel et personnel. Les personnes réellement influentes sont celles qui ont un écosystème puissant et hybride de relations humaines : un gros réseau physique, téléphonique, entretenu, certes amplifié et accéléré par les opportunités offertes par les réseaux digitaux. 

En écrivant la fin de cet article, je suis tombé sur cette info, qui me servait une conclusion sur un plateau : 

Si j’avais la légitimité à le faire, je vous recommanderais ceci :

  • Lisez, lisez vraiment. Écoutez. Moins s’il le faut, mais vous devez cette honnêteté intellectuelle aux personnes qui vous suivent et vous écoutent.
  • Écrivez. Vous êtes plus qu’un passe plat, vous avez du talent et vous pouvez aider des gens, quel que soit votre sujet de prédilection. Utilisez Medium, LinkedIn Pulse, ouvrez un blog, ou une newsletter Substack, mais proposez un accès simple, centralisé et référencé à vos écrits. 
  • Prenez conscience (chaque jour) que vous avez une responsabilité vis-à-vis de ce que vous partagez. Nous avons tous un rôle à jouer pour lutter contre la cacophonie ambiante sur les réseaux. Voir des footballeurs professionnels nous expliquer sur Twitter pourquoi l’utilisation de l’hydroxychloroquine devrait être généralisée, c’est du bruit, du spectacle, nuisant tangiblement à la clarté du débat ambiant. Un sujet parfaitement décrit dans cette récente chronique d’Aurélie Jean. Dans un registre différent, est-ce que tweeter 15 fois par jour et avoir des pratiques agressives d’extensions de réseaux contribuera à vous donner l’image que vous souhaitez avoir face à vos clients, vos pairs, et aussi les autres ? 
  • Valorisez vos pairs. Quand un article vous a passionné, envoyez un petit message à l’auteur, vous le motiverez pour les 12 mois à venir. Écrire avec passion, c’est parfois beaucoup de déception. J’ai énormément d’admiration pour les entrepreneuses et entrepreneurs qui parviennent à se réinventer en permanence, au-delà des formats qu’ils proposent d’ailleurs. 

Je terminerai de manière parfaitement abrupte par cette citation d’Oscar Wilde : « Il y a tant de choses que nous jetterions si nous ne craignions pas que les autres les ramassent. » 


Aurélien Gohier est un expert du marketing industriel, slasher passionné d’innovation et conférencier sur les sujets de la modernisation et de l’attractivité du B2B. Il évolue au poste de Senior Digital Manager chez Dassault Systèmes, « The 3DEXPERIENCE Company », qui propose aux entreprises et aux particuliers des univers virtuels au service d’une innovation durable. Il fonde en 2015 la société de conseil BtoB Marketing & Sales, ainsi qu’un blog et un podcast éponymes. 

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Marc Michiels

Marc Michiels

Rédacteur en chef : Donner la parole à l’autre sous la forme d’une tribune, une interview est en quelque sorte se donner à lire, comme une part de vérité commune… / Retrouvez-moi sur LinkedIn

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