Experts dans les médias : l’urgence de la crédibilité, l’impératif du fait

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Tribune de Virginie Debuisson, Directrice Communication chez COMONGO...

#ParoledeDircom

L’expertise c’est la capacité à appuyer un raisonnement sur le fait et non sur l’opinion! 

Virginie Debuisson, Directrice Communication chez COMONGO.

Il y a quelques semaines je suis tombée sur cet extrait d’une interview de Jean-Marc Jancovici sur Twitter. Agacé par une question du journaliste qui ne correspond pas au domaine qu’il maîtrise, Jancovici délivre sa vision de l’expert, loin de la croyance et proche du fait. Ces quelques minutes de face à face disent quelque chose de profond sur la crise de confiance du public envers des journalistes qui ne mettraient pas en valeur les personnes les plus compétentes sur un sujet. Nous serions les spectateurs d’une sphère médiatique qui ne saurait plus délivrer la connaissance, mais proposerait des « experts en expertise » plus approximatifs que calés, juste pour nourrir le buzz, loin de toute démarche d’information.

Touchée par ce message que j’ai jugé assez salutaire, j’ai commis ce tweet :

J’avais mis le doigt sur un sujet particulièrement sensible : la légitimité de l’expert sur les plateaux télé en particulier, et dans les médias en général.

Un sentiment partagé si j’en juge par le relais que ce petit message a suscité, et que j’ai pu conforter du côté du baromètre annuel du journal La Croix*. L’expert en expertise participe pleinement à la défiance. Il est urgent de s’attarder sur son cas, pour réfléchir à le remplacer par de véritables spécialistes en leur domaine.

Aujourd’hui, pour peu qu’il ait un nombre impressionnant de fans ou d’abonnés, écrit un essai un tant soit peu polémique ou correctement relayé par les bons influenceurs, l’expert en expertise est désigné, voire s’auto-proclame, sans grande rationalité, et parfois même dans le seul désir de reconnaissance ou de notoriété. Dans un monde médiatique qui souffre des fausses nouvelles, de la désinformation, mères des pires théories du complot, notre expert en expertise représente bien plus qu’un personnage sinistre ou ridicule : il est un danger.  Il peut, par la force de la multitude et la célérité du clic, répandre les contre-vérités, les peurs et les haines, à des vitesses et des échelles jamais atteintes avant Internet. 

Et cette idée selon laquelle chaque internaute deviendrait son propre fact-checker est noble, mais elle a les limites que le progrès technologique impose : non seulement peu de personnes vérifient les informations qu’on leur propose, mais des technologies comme le deepfake trompent son jugement. S’il est souhaitable que l’acculturation aux médias et la capacité de jugement soient stimulés, il ne faut pas trop miser sur le consommateur d’info dont le fact-check n’est pas une activité naturelle, mais sur ceux dont la construction de cette info est le métier au quotidien. On ne peut pas symétriquement faire reposer la transmission de la connaissance sur les épaules de ceux qui la font et sur celles de ceux qui la consomment. 

http://bit.ly/2FWXGqX

Alors, oui, l’intervention de Jean-Marc Jancovici peut être discutée, certains l’ont fait, sur sa précision : il n’y a pas eu d’effroi incroyable lors de la parution de la « Guerre des Mondes » Là où elle est bien moins sujette à caution, c’est sur ce qui pose la légitimité de l’expert, et sur la temporalité de son expertise. Comme il l’explique « Un expert ne s’auto-proclame jamais expert. Ça n’existe pas. » Et il souligne que l’expertise n’est véritable que pour un temps donné, jusqu’à ce que la démonstration ou la théorie défendue soit devenue obsolète et qu’une autre lui succède. L’expertise c’est la capacité à appuyer un raisonnement sur le fait et non sur l’opinion. C’est le cycle naturel de la connaissance qui est à l’œuvre, tout simplement.

Il revient au journaliste de vérifier l’expertise réelle de son invité et la pertinence de son point de vue. Il faudrait peut-être, dans l’océan acide de la polémique incessante, favoriser, au-delà du savoir-faire, un savoir-être : celui du pédagogue, celui du passionné, et délaisser le profil du provocateur fort en gueule qui n’a d’autre légitimité que celle du nombre de clics générés ou sa capacité à tonitruer par tweets ou punchlines interposés.

Mais selon les moyens des rédactions, leur organisation, la multiplicité des sources, la complexité des domaines scientifiques et la galaxie des lieux de savoir, tout n’est pas si facile. Il y a un effort de co-construction à opérer si nous voulons que le public accorde plus sa confiance au journaliste.

C’est sur ce point que les compétences des communicants et professionnels des relations médias sont utiles : combien de journalistes ont-ils le temps de renouveler leur carnet d’adresse, quelles compétences ont-ils à valider tel ou tel intervenant au-delà de son titre compliqué et du jargon de sa bibliographie ? Comment peuvent-ils mesurer sa proximité de ton avec leur audience pour créer les conditions de la confiance ?  C’est sans doute à nous de savoir suggérer, au-delà de notre propre organisation ou client, des experts légitimes sur tel ou tel sujet ou tel angle que nous proposons. C’est à nous d’aller au plus précis dans la démonstration de la légitimité de tel ou telle. J’ai conscience que beaucoup le font déjà, mais lorsque sur Linkedin fleurissent des experts absolus en à peu près tout, faire montre de pragmatisme, de simplicité et de sincérité devient une responsabilité à laquelle nous ne pouvons plus nous soustraire, car nous aimons profondément l’information. Je ne prétends pas que ces pratiques résoudront tout, j’ai juste envie, en tant que professionnelle de la communication, de réfléchir à la façon de rétablir une société de confiance, pas à pas. 

Tribune de Virginie Debuisson, Directrice Communication chez COMONGO.

Marc Michiels

Marc Michiels

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