Fracture informationnelle : huit mesures à prendre d’urgence

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Le baromètre 2019 du numérique de l’Arcep-Credoc confirme une tendance entamée depuis une dizaine d’année : l’aggravation de la fracture numérique.

#JaimeLaPresse

« Il faut vraiment simplifier la forme, sans sacrifier le fond. Et cela commence par une écriture simple, avec des mots et tournures accessibles, des phrases courtes, une structure claire et progressive de l’information »


Cyrille Frank Directeur de l’ESJ Pro Paris

Le baromètre 2019 du numérique de l’Arcep-Credoc confirme une tendance entamée depuis une dizaine d’année : l’aggravation de la fracture numérique. Il y a huit mesures urgentes à prendre en matière d’information et de contenus.

Selon, ce baromètre paru le 27 novembre 2019, nous assistons à une bipolarisation de la société française. D’un côté les catégories sociales favorisées, instruites et de niveaux de revenus supérieurs qui tirent bon profit des nouvelles technologies de l’information. De l’autre les moins instruits qui accentuent leur décrochage informationnel et socio-économique.

Le rapport très étoffé que j’ai décrypté ici montre que les moins diplômés regardent 9 à 10 fois plus la télé que la radio ou Internet, les non-diplômés sont 75% à considérer la télévision comme le meilleur média pour s’informer. Ces publics sont aussi les plus forts consommateurs des chaînes de télévision en temps réel (BFM, LCI, CNews), contrairement aux diplômés du supérieurs (-7 points de consultation).

On constate un rapport direct entre l’usage d’internet et le niveau scolaire et la localisation géographique. Sous la moyenne (en gris), on retrouve la France “déclassée”, péri-urbaine, isolée, pauvre et/ou âgée. Et désertée de plus en plus par les services publics : 

14% des Français ont qui plus est du mal à se connecter à Internet, surtout dans des zones rurales ou péri-urbaines.

Il ne faut pas s’étonner dès lors de la méfiance croissante de ces Français vis à vis des nouvelles technologies. C’est la fin des utopies de l’accès à tous à l’information et de la concorde mondiale. Ce sont eux – profil typique des “Gilets jaunes” – qui pâtissent le plus de la mondialisation et de l’évolution des usages à la fois privés et professionnels.

COMMENT RÉCONCILIER CE PUBLIC AVEC L’INFORMATION ? 

1. Faire beaucoup plus de pédagogie en télévision, en particulier dans les programmes d’information du service public. Ne pas succomber à la simplification par occultation ou déformation ou par peur d’ennuyer et de voir le téléspectateur zapper sur la chaîne concurrente.  

Ceci implique de favoriser des formats accessibles et ludiques : infographies, vidéos dynamiques sous-titrées, jeux, quiz, newsgames… avec si possible des renvois sur application mobile, puisque après la télévision, le smartphone est le support le plus consulté par ces publics (71%  des faiblement diplômés) et (98% des 18-24 ans, tous niveaux confondus !). 

Ce conseil est valable pour tous les producteurs de contenus qui souhaitent s’adresser au plus grand nombre. Il faut vraiment simplifier la forme, sans sacrifier le fond. Et cela commence par une écriture simple, avec des mots et tournures accessibles, des phrases courtes, une structure claire et progressive de l’information.

2. Réinventer le JT. D’abord faire moins, mais faire mieux. Aborder moins de sujets, mais les approfondir. Les clés de compréhension : chiffres clés et ordres de grandeur, contextualisations historiques, vérifications des déclarations des parties prenantes, enquêtes sur la réalité des faits. Le JT doit cesser d’être le passe-plats des communicants de tous bords et en particulier du gouvernement. Cette mutation n’est pas pour demain, car il y a cette tutelle historique de l’audiovisuel public et les patrons des chaînes publiques sont nommés par le CSAdont le président est désigné par le chef de l’Etat, et trois membres sur six par le parlement, ce qui revient au même actuellement.

3. Arrêter avec le story-telling outrancier. Il faut cesser de fabriquer de belles histoires qui déforment la réalité, pour faire rêver le chaland et lui procurer des « émotions ». Que l’information procure des émotions, certes. Qui peut rester insensible à un reportage sur les migrants ou aux difficultés des femmes battues ? Mais cette narration ne doit pas être complaisante, facile, pour nous tirer des larmes et nous divertir de nos difficultés (faire diversion).

4. Redonner de l’importance aux vrais experts. Ceux qui maîtrisent leur domaine, et sont reconnus par leurs pairs. Pas le « bon client », qui « vend bien le sujet », parce qu’il met beaucoup moins de nuances que l’universitaire, et s’exprime mieux. C’est le rôle du journaliste de reformuler, et cela est possible en télévision aussi. Il faut aussi éviter l’écueil de l’éditorialiste déguisé en expert, ousyndrome « François Lenglet »

6. Arrêter avec les débats et les polémiques. Plutôt que mettre les opposants autour d’une table qui vont se battre comme des chiffonniers pour “l’emporter”, pourquoi ne pas mettre en avant ce qui fait consensus auprès des experts indépendants ? Et évoquer ensuite ce qui mérite encore examen ou n’est pas vraiment tranché ? Que les politiques réagissent dans un second temps, pourquoi pas. Mais s’ils contestent la réalité des faits, ils devront être remis à leur place. On ne doit pas débattre du fait que la Terre est ronde.

7. Mettre en place du fact-checking en temps réel en télé (et sur le web). Surtout lors des débats politiques, car certains politiques mentent éhontément sur les chiffres, et disent n’importe quoi. Or, si la vérité est rétablie le lendemain dans les journaux, le menteur est toujours gagnant, car le différentiel d’audience joue en sa faveur. 10 millions de téléspectateurs manipulés, 100.000 seulement qui sauront le lendemain que c’est faux. 

8. Ecouter davantage le peuple. Sans forcément lui donner raison, ni tomber dans la démagogie. Mais pour restaurer la confiance, il faut commencer par écouter. Cela permet aussi de mesurer les incompréhensions, pour savoir où porter l’effort éditorial et de sentir les mouvements de société. D’où mon article de 2013 : il faut garder les commentaires, surtout les plus stupides !

Les médias et autres producteurs de contenus ont un rôle à jouer dans la cohésion sociale en ces temps troublés. La télévision en particulier doit évoluer de manière radicale si elle veut permettre aux plus fragiles de raccrocher les wagons. Le défi n’est pas facile, et il passe après l’école et l’accompagnement socio-économique. Mais il n’en est pas moins incontournable.

Marc MichielsRédacteur en Chef.

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