Covid-19 : épidémie médiatique et public sous tension

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Tribune Théo Péroz, Head of Cision Insights France : Retour sur un phénomène médiatique inédit...

#ParoledEtude

Lorsque l’écosystème est victime d’une épidémie médiatique, nos capacités attentionnelles et cognitives se grippent. Lorsque les médias portent des œillères, le monde devient aveugle.

Théo Péroz, Head of Cision Insights France.

Retour sur un phénomène médiatique inédit

Après la découverte de la Covid-19, le monde médiatique observe les évènements avec prudence et ne tremble pas encore. Mais la propagation mondiale de l’épidémie et l’annonce de la quarantaine à Wuhan en janvier 2020 déclenchent une accélération vertigineuse du débat avant d’atteindre des sommets. La Covid-19 emporte alors avec elle l’écosystème médiatique mondial dans un flux d’échanges informationnels inédit. Entre janvier et août 2020, on dénombre plus de 100 millions d’articles publiés dans le monde et plus d’un milliard de mentions sur les réseaux sociaux.

L’épidémie a exercé une pression sans précédent sur les capacités attentionnelles des publics. Pour en prendre toute la mesure, observons la place occupée par l’épidémie dans les médias.
En Février 2020, la pandémie représente 5% de tous les sujets couverts par la presse quotidienne nationale en France. La pression s’installe progressivement et occupe, à partir des annonces de confinement du 17 mars, plus de 60% de l’espace médiatique. Du jamais vu !

La tension médiatique est plus intense encore sur les chaines d’information en continu. Selon une étude publiée par l’INA, 75% du temps d’antenne est consacré à l’épidémie entre le 16 et le 22 mars. L’INA parle d’un phénomène sans précédent dans l’histoire moderne des médias qui perturbe tous les repères traditionnels.
Mais ce sont les entreprises qui ont été le plus durement foudroyées par l’épidémie médiatique. De mars à mai 2020, 80% de la médiatisation des marques dans la presse quotidienne est lié à celle de la Covid-19, avec un pic de 9 articles sur 10 pour les enseignes de la distribution alimentaire. Autrement dit, la Covid-19 devient pendant un temps l’unique moyen d’exister des entreprises dans les médias.

Ces scores inédits sont atteints dans la majorité des pays, avec la même force, mais jamais au même moment. Nous avons en effet observé en tout point du globe que l’augmentation du taux d’infection d’un pays engendre symétriquement une augmentation de la couverture médiatique. 

Ce phénomène rappelle la loi du « mort-kilomètre » qui veut que les médias et les publics accordent plus d’importance aux événements se déroulant à proximité. Rappelons-nous… Lorsque l’Italie a été durement touchée quelques semaines avant la France, l’épidémie médiatique n’avait pas encore franchi nos frontières. 

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Un état de sidération médiatique

Nous avons toujours connu des événements suscitant l’émoi médiatique, mais jamais d’une telle intensité et d’une telle longueur. Nous appelons ce phénomène « la sidération médiatique ». La sidération est un état de stupeur dans lequel le sujet, figé, donne l’impression d’une perte de connaissance. La sidération agit comme un arrêt du temps qui paralyse la capacité de penser. Le sujet – ici le média – est durablement figé, paralysé, sidéré par la crise. 

Pour saisir l’ampleur du phénomène, comparons la place occupée par des événements ayant marqué l’actualité des dernières années au sein des quotidiens d’information nationaux.
Le 16 avril 2018, l’incendie de Notre Dame occupe 30% de l’actualité et retombe deux semaines plus tard en dessous de 3%. 
Le mouvement des Gilets Jaunes atteint un pic de 23% en décembre 2019 et maintient une pression médiatique supérieure à 15% durant plus de 3 mois.
Les attentats du Bataclan occupent 40% de l’espace médiatique le 16 novembre 2015 avant de redescendre 2 semaines plus tard sous les 10%.
Balayant tous les repères jamais observés dans les médias, l’épidémie médiatique générée par la Covid-19 occupe 60% des débats durant presque 3 mois, avant de se stabiliser les mois suivants à des taux – toujours exceptionnels – supérieurs à 30%.
Jamais les médias n’ont eu autant de difficultés à porter à notre connaissance les autres faits d’actualité, et cela quelle que soit leur importance. Citons par exemple le 1er tour des Municipales simplement disparu du débat médiatique. Le centre de gravité attentionnel exercé par l’épidémie éclipse tout sur son passage. Cette perte de connaissance est l’expression de la sidération médiatique. 

Dans un monde devenu incertain, les médias peinent à penser la crise, les informations nous parviennent sans filtre et manquent de perspective. Selon un sondage réalisé par l’Institut Viavoice, 60% des Français ont jugé trop importante la place occupée par la pandémie dans les médias, 50% ont trouvé la couverture anxiogène et 28% catastrophique.
La couverture médiatique de l’épidémie est un triomphe de la science et de la médecine dans le débat public, comme le dénoncent plusieurs signataires de l’Académie des sciences, de l’Institut de France et de l’Institut du cerveau.
Ce déferlement se fait en dépit du bon sens, dans une confusion générale qui voit les médias s’improviser experts sanitaires (…) et les scientifiques eux-mêmes disperser leur précieux savoir en commentaires qui roulent et se contredisent, se dispersent et se rétractent, d’une chaîne, d’un journal, d’un réseau social à l’autre, laissant le citoyen assommé d’informations incomplètes et d’affirmation péremptoires (…). Il faut remettre de la raison scientifique dans ce débat et la science au cœur du village. Avoir le courage de dire ce que l’on sait et ce que l’on ignore. (…) C’est une tâche difficile, bien sûr, car l’approche scientifique est lente par nature. (…) Seule une information fondée sur des observations rigoureuses et des faits scientifiques validés peut servir de socle à l’adhésion citoyenne. 

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Les fake news contaminent l’opinion publique

Confusion générale, réalité devenue incertaine, peur panique d’un monde qui s’écroule. La pandémie favorise la propagation d’une autre épidémie, celle des fake news.
Selon un sondage Ipsos, 43% des Français pensent que le virus n’est pas arrivé de manière naturelle, terreau propice au syndrome « la vérité est ailleurs ». Face à une crise qui pose plus de questions qu’elle n’apporte de réponses, les publics sont plus enclins à adhérer et à propager des infox. 

Le faux est susceptible d’une infinité de combinaisons, mais la vérité n’a qu’une manière d’être et, le moins que l’on puisse dire, c’est que la désinformation a su faire preuve d’inventivité tout au long de l’épidémie : origine du virus, vaccins, 5G, etc.  En France, la moitié des fake news concerne des enjeux politiques (les mesures, le confinement, etc.), des moyens de traiter le virus (aspirine, cocaïne, ail, etc.) ou des questions relatives aux masques.

D’après une étude portant sur la campagne présidentielle américaine de 2016, on estime que les fake news représentent moins de 5% de l’ensemble des contenus sociaux, néanmoins leur charge virale est bien supérieure. Selon des recherches du MIT, une infox a 70% de chances de plus d’être partagée et se propage 6 fois plus rapidement qu’une information vraie. Notons aussi que l’adhésion aux fake news est majoritairement de la responsabilité de personnalités publiques et politiques, et non d’individus ou de groupuscules isolés.
Vieille comme le monde, la désinformation connait un âge d’or. La caisse de résonance qu’elle a trouvée avec les réseaux sociaux lui permet de dépasser son principal moyen d’action : la rumeur. Aujourd’hui une intox suivie et appuyée par une audience large a le pouvoir de devenir, en un temps record, une opinion publique.

La tragédie grecque menait par degrés à l’apogée avant de recourir à une catharsis libérant les spectateurs de leurs passions. L’univers médiatique moderne ne délivre jamais, et souhaite seulement garder l’audience sous tension – (Ramses 2021. Le grand basculement).

Cette tension exceptionnelle est maintenue par des médias figés sur l’épidémie et par des publics anxieux en quête de réponses.
Mais pourquoi la pression exercée par la Covid-19 sur le débat public est-elle supérieure à tout ce que l’histoire a connu jusqu’alors ?
La gravité sanitaire internationale ne saurait être le seul facteur déterminant. En offrant l’opportunité à chacun d’être médiatisé, les réseaux sociaux ont transformé en une décennie des publics-spectateurs en publics-médias producteurs et diffuseurs de contenus. Parce qu’une main seule ne peut applaudir, la crise sanitaire révèle deux faces d’un écosystème hyper-médiatique dans lequel réseaux sociaux et médias s’autorenforcent et maintiennent l’audience plus que jamais sous tension. 

Mais lorsque l’écosystème est victime d’une épidémie médiatique, nos capacités attentionnelles et cognitives se grippent. Lorsque les médias portent des œillères, le monde devient aveugle.

Marc Michiels

Marc Michiels

Rédacteur en chef : Donner la parole à l’autre sous la forme d’une tribune, une interview est en quelque sorte se donner à lire, comme une part de vérité commune… / Retrouvez-moi sur LinkedIn

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